"Notre besoin de consolation est impossible à rassasier" (Stig DAGERMAN)
24 Juin 2013
Mardi 1er Août 1944
Chère Kitty,
« Un fatras de contradictions » sont les derniers mots de ma lettre précédente, et les premiers de celle-ci. « Fatras de contradictions », peux-tu m’expliquer ce que c’est au juste ? Que signifie contradiction ? Comme tant d’autres mots, il a deux sens : contradiction extérieure, et contradiction intérieure.
Le premier sens s’explique simplement : ne pas se plier aux opinions d’autrui, savoir mieux que l’autre, avoir le dernier mot, enfin toutes les caractéristiques désagréables pour lesquelles je suis bien connue. Mais en ce qui concerne le second, je ne suis pas connue, c’est là mon secret.
Je te l’ai déjà dit, mon âme est, pour ainsi dire, divisée en deux. La première partie héberge mon hilarité, mes moqueries à propos de tout, ma joie de vivre et, surtout, ma tendance à prendre tout à la légère. J’entends par là : ne pas me choquer des flirts, d’un baiser, d’une embrassade ou d’une histoire inconvenante. Cette première partie est toujours aux aguets, repoussant l’autre, qui est plus belle, plus pure et plus profonde. Le beau côté de la petite Anne, personne ne le connaît, pas vrai ? C’est pourquoi si peu de gens m’aiment vraiment.
Bien sûr, je puis être un clown amusant pour un après-midi, après quoi tout le monde m’a assez vue pour un mois au moins. Au fond, un film d’amour représente exactement la même chose pour des gens profonds, une simple distraction amusante pour une fois, à oublier bien vite – pas mal ; quand il s’agit de moi, il n’est pas question de « pas mal », c’est moins bien que cela. Ça m’ennuie de te le dire, mais pourquoi ne le ferais-je pas, puisque je sais que c’est la vérité ? Ce côté qui prend la vie à la légère, le côté superficiel, aura toujours le pas sur le côté profond, et sera par conséquent toujours vainqueur. Tu ne peux t’imaginer combien de fois j’ai essayé de la repousser, de la rouer de coups, de la cacher, celle qui, en réalité, n’est qu’une moitié de tout ce qui s’appelle Anne. Ça ne sert à rien, et je sais pourquoi.
Je tremble de peur que tous ceux qui me connaissent telle que je me montre toujours ne découvrent que j’ai un autre côté, le plus beau et le meilleur. J’ai peur qu’ils ne se moquent de moi, ne me trouvent ridicule et sentimentale, ne me prennent pas au sérieux. J’ai l’habitude de ne pas être prise au sérieux, mais c’est « Anne la superficielle » qui y est habituée et qui peut le supporter : l’autre, celle qui est « grave et tendre », n’y résisterait pas. Lorsque, vraiment, je suis arrivée à maintenir de force devant la rampe la Bonne Anne pendant un quart d’heure, elle se crispe et se contracte comme une sainte nitouche aussitôt qu’il faut élever la voix, et, laissant la parole à Anne n° 1, elle a disparu avant que je m’en aperçoive.
Anne la Tendre n’a donc jamais fait une apparition en compagnie, pas une seule fois, mais dans la solitude, sa voix domine presque toujours. Je sais exactement comment j’aimerais être, puisque je le suis… intérieurement, mais, hélas ! je reste seule à le savoir. Et c’est peut-être, non, c’est certainement la raison pour laquelle j’appelle ma nature intérieure : heureuse, alors que les autres trouvent justement heureuse ma nature extérieure. À l’intérieur de moi, Anne la Pure m’indique le chemin ; extérieurement, je ne suis rien d’autre qu’une biquette détachée de sa corde, folle et pétulante.
Comme je te l’ai déjà dit, je vois et sens les choses de façon totalement différente de celle dont je les exprime en parlant, c’est pourquoi l’on m’appelle à tour de rôle coureuse, flirt, pédante, romanesque. Anne la Gaie en rit, répond avec insolence, hausse les épaules avec indifférence, prétend qu’elle s’en fiche, mais malheur, Anne la Douce réagit exactement de la façon contraire. Pour être tout à fait franche, je t’avouerai que je ne m’en fiche pas du tout, que je me donne un mal infini pour me changer, mais que je me bats toujours contre des armées plus fortes que moi.
Celle que l’on n’entend pas sanglote en moi : « Voilà, voilà où tu en es : mauvaises opinions, visages moqueurs ou consternés, antipathies, et tout ça parce que tu n’écoutes pas les bons conseils de ton propre bon côté. » Ah ! j’aimerais bien l’écouter, mais ça ne sert à rien. Lorsque je suis grave et calme, je donne l’impression à tout le monde de jouer une autre comédie, et vite j’ai recours à une petite blague pour m’en sortir ; je ne parle même pas de ma propre famille qui, persuadée alors que je suis malade, me fait avaler des cachets contre les maux de tête et les nerfs, regarde ma gorge, me tâte le front pour voir si j’ai la fièvre, me demande si je ne suis pas constipée et finit par critiquer ma mauvaise humeur. Je ne peux plus le supporter : quand on s’occupe trop de moi, je deviens d’abord hargneuse, puis triste, retournant mon cœur une fois de plus de façon à montrer le côté mauvais et à cacher le côté bon, et je continue à chercher le moyen de devenir celle que j’aimerais tant être, celle que je serais capable d’être, si… il n’y avait pas d’autres gens dans le monde.
À toi,
Anne FRANCK [12 juin 1929 - ? Mars 1945]"
"Je suis sentimentale - je le sais. Je suis désespérée et déraisonnable - je le sais aussi. Oh, aide-moi."
Anne Franck (1929-1945)
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