"Notre besoin de consolation est impossible à rassasier" (Stig DAGERMAN)
28 Juin 2018
« Je ne fais pas la cuisine pour faire voir comment je fais la cuisine
mais pour nourrir les gens »
_Danièle Mazet-Delpeuch
Récit autour d’un repas :
***
La table était restée impeccable, personne, donc, n’avait touché à rien.
Les récipients laissaient encore dégager leurs odeurs, mais elle n’avait plus goût à rien, et, le cœur chagrin, elle restait là, statique, ne comprenant absolument pas ce qui venait de se passer ni par quelle opération du Saint-Esprit ce repas dominical avait bien pu tourner à une telle scène apocalyptique, et elle n'a pas plus compris non plus le départ de tout le monde avant même que le moindre met n'ait été entamé.
Elle avait mis tant d’énergie et tant d’ardeur à confectionner ces petits amuse-bouches, à mettre en pluie les œufs mimosa, à battre la mayonnaise et l’ajouter au thon…
Mais la mayonnaise avait mal tourné. La mayonnaise n’avait pas pris. Tout était part en cacahuète et il ne lui restait désormais que ses yeux pour pleurer.
Et toutes ces petites tomates farcies maintenant à mettre soigneusement dans les Tupperware…
En accommodant les plats aux goûts de chacun elle avait essayé d’accommoder tout le monde et seule finalement elle se retrouvait là, les bras ballants.
Et les petites madeleines de son enfance résonnent encore aujourd’hui, plus fortement d’âge en âge et, adulte maintenant, elle en manquerait tant, de Madeleine, des confitures de gelée de framboises en ces après-midi de canicule, de ces siestes pendant lesquelles avaient lieu discrètement ces petits rituels de ces goûts de toujours d'y revenir, d’y retourner encore et encore vers ces petits pots en suspens où le temps pour toujours au fond d’elle ensevelissait secrètement la saveur des choses, la saveur de ces petits riens, la saveur de ces matins affairés en cuisine, la saveur du cœur à l’ouvrage qui fait embaumer toute la maisonnée, la saveur aussi de ces petites mains fatiguées de tant serrer les cœurs et les torchons usés.
La saveur aussi que prennent les choses quand il n’y a plus de cuisine, que tous les meubles ont disparu, que toute la vie ne tient plus que dans un placard étroit, que désormais les odeurs se meurent peu à peu.
Elle y retournera vers ces dimanches échoués, elle y rejouera sa cuisine à elle, maintenant bien grandie, avec une saveur honnête, bonne et simple, et des convives qui restent jusqu’au café gourmand et même au delà, pour ces petites confidences aussi que l’on s’y fait.
Et elle se sentira fière de son long labeur en cuisine même s’il y’a beaucoup trop de plats pour pas assez de mots, ou bien plutôt au contraire justement par risque de trop de mots, mais plus souvent trop de plats pour combler les silences de ses regards ailleurs.
A l’intérieur elle revit, tandis que les mains s’endorment sur le bon pain quotidien.
"Je suis sentimentale - je le sais. Je suis désespérée et déraisonnable - je le sais aussi. Oh, aide-moi."
Anne Franck (1929-1945)
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