"Notre besoin de consolation est impossible à rassasier" (Stig DAGERMAN)

"Défaite de famille"

Consignes :

Raconter un repas

  • 8 convives, dont :
    • Dont une au décolleté plongeant
    • Un qui a les yeux rouges
    • Un qui renverse la sauce
  • Quel événement ? Quelle ambiance ? Quel contexte ?

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Il fallait se la farcir la corvée des repas après les funérailles et prétendre que le reste de l’année on s’aimait, on communiquait, on savait ce qu’il en était, pour les uns et pour les autres, et que si l'on ne savait pas, de toutes façons on se doutait bien, on ne devait pas être bien loin de la vérité. Faire comme si tout le monde était très uni, en somme un repas où le plat principal servi était l’hypocrisie clairement affichée d'une famille éphémère aussitôt la table desservie.

Ce soir-là, c’était le repas du grand-père enterré au matin.

Mais la petite fille avait déjà connu ce genre de farce, même si elle avait été infiniment plus proche de sa Mamie Madeleine emportée 3 ans auparavant.

Le grand-père, il lui avait toujours été étranger. Tandis que sa Mamie avait été la Mère douceur, qui consolait ses pleurs d’une Mère au cœur battant. Sa vie, son enfance, son adolescence, elle avait été au cœur de tout cela, puis petit à petit la petite fille l’en avait protégée, elle l’avait écartée de toutes ses rages intérieures, de ces nuits d'ennuis aux milles ombres, et au fil du temps s’était installés entre elles deux des silences d’incompréhension, mais qui valaient mieux que d’irréversibles rages éclaboussées de ce qui ne lui lâchait pas le ventre, qui "l'auraient tuée" pensait-elle toujours et qu’elle refusait que sa Mamie entende.

D’un repas à l’autre, il fallait se la farcir, la huitaine de convives et leurs comportements d’un autre monde.

La cousine, par exemple, une beauté parfaite de 30 ans, la "cousine préférée" qui avait une fois de plus trouvé le moyen d’arborer le même décolleté plongeant qu’à 20 ans pour les funérailles de la grande tante acariâtre.

La petite fille à quelques places d'elle, muette, mais qui prenait malgré tout trop de place et essayait de dissimuler ses yeux encore rouges de chagrin ; ce n’était pas un silence maternel éternel qui s’annonçait ce soir-là mais l'idée de la confrontation obligée à ces individus brusques et étrangers toute la soirée qui la terrorisait.

Elle y cherche les regards, elle y cherche les âmes, elle y cherche en fait des petits brins d’humanité à cette table endeuillée. Mais là n’est pas le sujet : on parle héritage ! On parle des terres ! On parle de la grange ! On parle du domaine ! C’est du sérieux ! L’heure est grave !

Les emmerdes de la piteuse fin de vie du grand-père que chacun se refilait et dont chacun cherchait à se débarrasser, que l’on passait tantôt au frère, tantôt à la sœur ou même ou à un voisin du village à la maison aux proportions bien plus adaptées pour traiter pareille affaire que cette vieillesse indigne de tous et encombrante et qui durait depuis beaucoup trop longtemps.

Un peu trop coriace, le grand-père.

"C'est pas que je n'écoute pas ce que tu dis,

mais je te signale que cette année,

grand-père ne passera pas Noël!"

Personne ne s’écoute, chacun s’écoute plutôt parler, disserter. La petite fille est aux aguets de tout ce qui se dit, tout ce qui se fait, elle retient tout ce qu’elle peut retenir, pour ne surtout pas oublier ce qui aura été dit et fait à ce dîner et que l'on pourra contredire bien plus tard à la petite fille aux propos toujours déformés voire mentis.

Les derniers faits politiques, les faits historiques hors d’âge et répétés cent mille fois, les anecdotes croustillantes qui valent le détour, qui méritent que tout le monde écoute et soit bien attentif et puisse apprécier à leur juste valeur chaque silence-devinette interminable. Ce suspens insoutenable qui agace tout le monde mais que chacun fait attention de suffisamment faire durer pour que l'intérêt soit vérifié par le père qui prêche et que tout le monde supporte en silence péniblement. 

Le plus terrible suspens pour la petite fille c'est de savoir quand est-ce que prendra fin cette mascarade minable.

C’est en fait d’indécence dont il s’agit, tout le monde joue à qui parlera le plus fort, à qui aura le dernier mot.

Même la vaisselle de porcelaine l’agresse, elle est outrageuse et la petite fille n’attend pas très longtemps pour commettre « le crime de lèse-majesté » : elle ne peut retenir la saucière brûlante que son père l’étranger lui tend et la sauce n’a pas fini de maculer la nappe blanche qu’un bruit fracassant retentit sur le parquet. Tout est arrêté.

A défaut de briser la glace, elle brise les saucières, la malheureuse inconsciente.

« Comme toujours, tu peux pas t’empêcher de faire des conneries ! » lui lance le père.

D’ailleurs aussitôt, l’accident lui fait penser à une vieille anecdote qu’il s’empresse de déclamer à tout le monde ; les femmes s’affairent à débarrasser, nettoyer et essayer de récupérer tant bien que mal le parquet endommagé tandis que les hommes se corrigent l’un l’autre sur l’exactitude de l’anecdote en question et s’en vont solliciter les femmes à la cuisine pour s’enquérir de quel héritage déjà pouvait bien provenir la saucière criminelle.

Quant à la tante, elle pleure déjà sa belle nappe blanche dentelée.

La coupable pleure de honte, on la dispense du moindre mouvement et d’apporter son aide; elle voudrait à ce moment précis qu’on lui fasse juste une petite place dans une tombe et surtout qu’on l’oublie. 

Elle était venue par bonté d’âme pour le vieux grand-père de son enfance qu'elle croisait un été sur trois, et soutenir le père aussi.

Elle s’était armée de courage pour sortir de son terrier et se retrouve par son incorrigible maladresse piégée dans ce guêpier.

Les yeux rouges sont braqués sur elle, rouges de colère pour les méfaits de la demoiselle, accessoirement mariée, mais surtout chanceuse et entretenue.

Sa colère à elle n'a pas pu sortir, elle peut se la garder, repartir avec, et ravaler sa honte et son amertume une fois de plus tant qu'à faire.

Renverser une saucière, mais enfin quelle idée ?

Qu’est-ce qu’il lui a pris ?

Ce ne sont pas des choses qu’on fait en pareilles circonstances!

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Âme Anonyme

"Je suis sentimentale - je le sais. Je suis désespérée et déraisonnable - je le sais aussi. Oh, aide-moi." Anne Franck (1929-1945)
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