"Notre besoin de consolation est impossible à rassasier" (Stig DAGERMAN)

L'indécrottable.

L'indécrottable.

Une odeur nauséabonde ne le quittait jamais et lui survivrait.

Il ne voyait pas plus loin que le village où il était né.

Il l’avait quitté de force à 30 ans. Entre temps, il s’était égaré durant 30 ans à suivre femme et faire enfants. En fait de femme, plutôt une Folcoche, veille fille acariâtre qui s’était mise en tête de décrotter le vieux bouc mal fagoté. A 29 ans il en paraissait presque 60, et même s’il n’avait plus aucune dent ni aucune manière, Folcoche n’était pas à ça près, elle lui ferait quitter fumier, père et mère. Déjà presque chauve, une barbe pouilleuse qui refoulait les gens au loin tant elle sentait le fumier qu’il ne quittait jamais tout à fait, le regard fuyant, mais le doigt toujours bien haut pour enseigner à qui n’était pas capable de dire « stop ». Le vieux bouc était plus malin que tout le monde. Car du fond de sa campagne, le bouc avait lu des livres. Oui Monsieur, parfaitement !

La Folcoche à presque 40 ans il était bien temps qu’elle trouve chaussure à son pied se disait-elle. D’autant que pas un soupirant ne s’empressait autour d’elle, alors il fallait se hâter. A défaut de chaussure, une godasse ! Qu’à cela ne tienne ! Rapidement elle organisa le mariage. Le vieux bouc était d’accord. C’était une vraie teigne la Folcoche. Une harpie, un visage sévère qui ne riait jamais, de longues dents qui grincent sur le parquet pour dire du mal de tout le monde, des portes qui claquent, des scandales partout pour tout pour rien, elle décidait de tout, de quoi, de pourquoi, de qui, et rapidement de plus personne autour d’eux que leurs livres poussiéreux. Elle lui apprenait à retirer ses godasses avant de rentrer, elle laissa par contre tomber bien vite le projet de lui acheter de nouvelles dents. Trop cher ! Il leur fallait des livres, encore des livres !

Ils faisaient aussi peur l’un que l’autre. Lui était repoussant, elle était terrifiante, personne n’avait aucune envie de se mêler de leurs affaires. Sans cesse dans leurs hautes sphères, accessibles pour personne, ennuyants à mourir, soporifiques, ils n’embarquaient personne dans leurs histoires, et c’était tant mieux pour eux : ils ne s’intéressaient à personne, et quiconque s’approchait n’était qu’un triple con, une sacré andouille !

Sauf que la teigne donna deux filles au vieux bouc. Il s’en serait bien passé. Le vieux bouc ne voulait pas en entendre parler, et pendant longtemps c’est ce qui se passa. Elle avait déjà un savoureux projet pour l’aînée, la plus fragile : la démolir. Elle remarqua bien vite à quel point contrairement à la cadette qui répondait, l'aînée, elle, encaissait très bien les coups et les brimades. Elle lui apprit à mentir comme elle respire, à fabriquer de beaux et pieux mensonges, histoire que personne autour ne soupçonne quoique ce soit. Oui car la Folcoche était très pieuse. Avec l'aînée, toute l'ignominie de la Folcoche se déploya, méthodiquement méchante, malveillante, humiliante au nom des grands principes.

Un jour le crabe s’en prit à la teigne et la cloua au lit en quelques années. On ne l’y reprendrait plus à frapper la petite dodue, à l’envoyer valdinguer par terre, contre les murs et autres portes blindées, à lui donner torgnole sur torgnole. Quelle maladroite cette petite aussi ! Pourtant c’était déjà chose faite : à 13 ans à peine la petite maladroite dodue était déjà bien amochée quand le crabe supprima Folcoche.

Une fois la teigne enterrée, les filles devenaient encombrantes pour le vieux bouc. Voilà qui n’était pas du tout prévu. Il fallait s’en débarrasser. Il était lâche, il les éloignerait à sa façon. Il décida très tôt qu’il allait les dégouter. Il s’enferma comme une huître, démissionna de tout. Invisible durant le règne de Folcoche, pas plus visible après le trépas. L’une après l’autre, ses filles fuirent aussi loin qu’elle purent l’odeur du bouc qui se faisait encore ressentir.

Mais l’odeur fut très longtemps persistante, comme d’indécrottables souvenirs qui vous collent au temps.

Il précipita sa retraite, quitta le malentendu parisien et s’en retourna pitoyablement dans son sinistre village d’où il se plaignait sans cesse à ses filles pour leur dire que son dos le faisait souffrir, combien son voisin lui faisait vivre les pires emmerdes du monde, combien la revanche qu’il lui préparait allait être terrible, ou encore combien était poilante la dernière anecdote en vogue du village ! La cadette avait pitié, lui répondait une fois sur trois, tandis que l’aînée s’accrochait autant qu’elle pouvait à son silence. C’était sa fierté désormais de ne pas chercher à chasser la mauvaise odeur et de laisser lettre morte, de ne pas lâcher.

« Vous voulez rire ? J’en ai une bien bonne ! » annonçait-il toujours fièrement.

Toute la pièce était alors condamnée. Aussitôt il cherchait les regards qui appréhendaient tellement de croiser le sien, sachant le sort qu’il allait leur être réservé. Croiser son regard c’était être pris au piège, c’était être au premier rang du cours sans fin. Pris au piège malgré tout face à ce sourire bêta et édenté qui se leurrait d’une fausse attention et qui attendait une fausse autorisation pour poursuivre. L’auditoire habitué et fatigué se voyait obligé de l’inviter à lui conter la suite, une fois de plus. Quelle poilade pour le vieux bouc que ses enseignements le doigt levé bien haut. Ses histoires à rallonge sur des choses et des gens, pour ainsi dire toujours des morts, qui n’intéressaient que lui prenaient de bien tristes et pénibles tournures. Une bonne poilade pour lui, effectivement, un supplice pour l’auditoire contraint et forcé de subir les insoutenables "suspens" insistants de ce sourire édenté qui se fichait royalement de tout le monde, et de cette haleine fétide dont on se tenait éloigné absolument.

La triste scène à répétition de ce vieux bouc qui se croyait intéressant, qui n’entendait personne, que plus personne à force n’écoutait, et dont tout le monde se fichait.

C'est ce à quoi, en tout cas, s'évertue désormais l'aînée.

L'indécrottable.
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Âme Anonyme

"Je suis sentimentale - je le sais. Je suis désespérée et déraisonnable - je le sais aussi. Oh, aide-moi." Anne Franck (1929-1945)
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