"Notre besoin de consolation est impossible à rassasier" (Stig DAGERMAN)
3 Décembre 2020
Elle a ses drogues, et elle va mieux comme ça, dit-elle.
Elles lui font voir la lumière, se dit-elle.
Mais cet hiver elle s’en protège, elle diffère autant qu’elle peut.
« Non ce soir je ne peux pas », leur dit-elle.
Mieux vaut se tenir à l’écart de tout ça, se persuade-t-elle aujourd’hui. Elle qui avait souhaité être bonne-sœur à 15 ans. A la lueur de tout ça, elle en sourit parfois. Tant d’erreurs humaines à rallonge, alignées jour après jour, années après années, comme des rails de coke. Un besoin irrépressible et longtemps inexpliqué de se rassasier sans cesse. Aux quatre coins de France, elle était allée se faire mal au corps. Le cœur lui n’était pas en reste. Dans les trains qui la ramenaient, sitôt assise, planquée de tous sous ses couches de vêtements, elle reprenait son souffle et défaisait sa chevelure pour se cacher à l’intérieur et dissimuler sa mine honteuse et son regard perdu aux autres passagers. L’ivresse disparue cédait la place à l’amertume des flash-back qui n’en finiraient pas de tourner en boucle dans sa tête et devant ses yeux, ouverts ou fermés. Toute cela tandis que le train effrayant de ses souvenirs se frayait un chemin dans l’éther du soir. Prenaient corps en elle les réminiscences encore bien vives, au cas où elle aurait des doutes sur la véracité de tout ça, de ce pantin désarticulé qu’elle avait pu être de longues heures durant, échappée à sa vie vide et rangée. Ses lèvres essayaient d’oublier ce que sa peau allait mettre des semaines à taire. Les pores de sa peau quant à eux entamaient la longue désimprégnation nauséabonde nécessaire. Faire taire l’envers du décor quand le verre est plein, qu’elle déborde des souffrances de sa vie et qu’elle se rêve plus droite à l’envers. Avec pour tout repère les musiques qu’il lui reste d’eux après qu’elle ait franchi le seuil. Quand le détour n’est plus de mise, que la table est mise et que la mise est lourde. Plus de chemin détourné, il faut y aller, s’attabler, il faut oser, le temps est compté. Inutile de faire semblant. Si, faire semblant, pour elle ça vaut mieux. L’amour n’a pas sa place dans tout ça. C’est plutôt une question d’oublier à chaque fois, ou du moins de faire semblant que cela n’a jamais existé, de prétendre que ça n’est pas douloureux. Oublier qu’elle est capable de ça, d’être à ce point douée pour se haïr, se faire mourir, parfois dans de beaux draps, mais le plus souvent c’est plutôt dans de sales draps qu’elle se retrouve. Ne pas oublier de partir à temps, les regrets se lisent bientôt dans ses yeux. Heureusement ils sont tous bien incapables de savoir déchiffrer ce qui se lit déjà en elle. Le plus important reste qu’aucun ne voie ses larmes se disperser sur son visage, juste après. Les larmes tardent toujours à venir, mais une fois qu’elles frappent à sa porte, il est impossible de retenir quoique ce soit. Comme juste un peu avant, ce corps qu’elle ne parvient jamais à empêcher d’emprunter encore et toujours ces chemins dangereux qui la perdent. Elle rêve d’endroits lunaires où tout se suspend, où tout est arrêté, surtout les décisions qu’elle peut prendre, et qu’elle doit assumer ensuite. Des endroits où l’on a le temps de faire machine arrière, de réfléchir à deux fois, de ne finalement pas se poser, se disperser et au final de se gâcher. Le pardon en question aujourd’hui n’est pas une mince affaire. Les séances de réparation coûtent cher. Personne n’a su véritablement combler ce dont elle a tant pu manquer. Rien ne répare ce manque, et les mille fractures d’elle lui disent à chaque instant où ce manque a pu l’embarquer. Pudique impudique, outrageuse, mais ce n’est pas non plus une question de pudeur. C’est bien plus une question de peur. La peur a très tôt pris une place motrice dans sa vie. La peur nourricière de ses projets les plus fous. Aussitôt elle a été projetée dans cette quête vaine vers la beauté finale. La beauté inatteignable au détour de laquelle elle se heurte depuis tant d’années. Tant de danses mortelles sans cesse renouvelées. A partir de quand cette scission s’est-elle produite en elle ? Depuis, elle est double : l’une erre à se réparer tant bien que mal, tandis que l’autre termine le processus et poursuit laborieusement la destruction enfantine.
Elle voudrait partir pour se défaire de ses lambeaux de peau brûlée qui l’encombrent et sur lesquels elle trébuche sans cesse. Partir vers des endroits lunaires et ne plus toucher terre, mais sans réveil amer, et cette fois-ci pouvoir s’en retourner en arrière, et tout défaire.
Oublier d’oublier.
Oublier et lâcher le mors.
"Je suis sentimentale - je le sais. Je suis désespérée et déraisonnable - je le sais aussi. Oh, aide-moi."
Anne Franck (1929-1945)
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