"Notre besoin de consolation est impossible à rassasier" (Stig DAGERMAN)

Non merci. J'ai arrêté.

Non merci. J'ai arrêté.
Alors elle, elle perd pas le nord ...!
Alors elle, elle perd pas le nord ...!

Alors elle, elle perd pas le nord ...!

Ma vie me paraît être une liste interminable de  choses, de gens, de parties de moi que j’ai perdus.

J’ai perdu ma mère à 13 ans. et cela aurait dû signer pour moi l’arrêt définitif de la violence, des coups, de la terreur. Sauf que la violence maternelle disparue dans les faits n’a jamais disparue de mon esprit, bien au contraire. Je n’ai jamais perdu ce goût généralisé de terreur qu’a pris ma vie. Fragilisée par cette terreur originelle, j’ai subi et accepté toutes les autres violences. J’ai toujours trouvé ça normal. Ma mère avait montré la voie et je l'ai suivie dans le monde sans armes, sans être jamais tout à fait dans ce monde. Enfermée dans ma bulle de terreur, j'ai perdu le contact avec le monde avant de l’avoir connu.

J’ai perdu mon père, ça c'est volontaire. Il ne s’est jamais comporté en père avec moi. Disons que j’ai plutôt perdu la possibilité d’avoir un père. J’ai perdu à jamais la belle idée que j’aurais pu me faire d’avoir une père.

J’ai perdu ma mamie, un dimanche matin de mars, l’année de mes 30 ans. J’en ai perdu un peu plus encore le sens commun. J'ai alors totalement perdu pieds et j’ai sitôt été internée. Je me souviens du discours de la psychiatre qui m’avait accueillie et réprimée pour le « Madeleine » que j’avais gravé sur mon bras droit en lettres de sang et de la toxicité que la vue de ce bras pouvait représenter pour l’ensemble de la patientèle. La toxicité qu'à moi seule je représentais et ce n'était pas chose concevable.

« Un drame, un drame… Perdre sa grand-mère à 30 ans c’est juste l’âge normal. »

Alors déjà toi là c’est pas ma grand-mère que j’ai perdue, c’est ma mamie, ça n’a rien à voir. On parle pas de mon obscure grand-mère en Lorraine au pays où les gens sont encore plus froids que le climat. Cette grand-mère là, elle les bats tous, je la connais pas, elle me connaît pas, je vous interdis de dire grand-mère, ça veut rien dire grand-mère, vous déjà vous avez rien compris à mon histoire.

Mais je suis restée muette face à la psychiatre, le regard baissé en cherchant à arracher les croûtes des lettres de sang sur mon bras.

A 30 ans, j'ai perdu ma vie. J’ai perdu mon centre. J’ai perdu ma base. J’ai perdu mes jambes et mes bras avec. J’ai perdu mon enfance. J’ai perdu ma maman douceur qui m’échappait de la mère torpeur. J’ai perdu les limites que j’avais déjà bien du mal à m’imposer pour ne pas aller trop loin dans le mal que j’ai toujours été spécialiste à me faire. J’ai eu mal du silence de la mère que je n’entendrai plus jamais, qui s’éloignerait de moi à mesure que le temps passerait, je le sais déjà. J’ai mal à jamais de ce silence amer rempli de non-dits ou dits trop fort, de ces appels téléphoniques où je n’étais plus capable de la ménager et la souffrance me débordait, quand je n’étais plus qu’un corps hurlant : Mamie entends-moi, pitié Mamie entends-moi, non je ne maigris pas, bien au contraire, et pourtant j’ai un amoureux oui, depuis longtemps, mais non je ne maigris pas, j’ai peur de te dire pourquoi, je ne veux pas faire arrêter ton cœur Mamie...

Mais je suis restée muette. Et je m'en voudrais toute ma vie, le regard baissé aujourd'hui sur tant d'occasions manquées pour lui dire ce qui me pesait lourd.

Dès lors, ce silence, je le refuserais plusieurs fois en essayant de m’arracher à cette vacuité de vie où j’échoue partout à me faire une place. Mais même à cela j’ai lamentablement échoué. Je n’ai pas attendu qu’elle s’en aille pour me perdre, pour perdre mon âme. J’ai perdu mon âme à aller chercher partout là où les langues se délient un semblant d’amour alors que depuis mes 17 ans l’amour je l’ai, il est là, et il s’accroche vaille que vaille contre les mers d’émotions qui se déchaînent en moi depuis toujours. J’ai fait perdre à mon couple son âme à m’amouracher sans cesse de n’importe qui à tout envoyer valdinguer sans autre considération que celle de tout donner au premier venu. J’ai perdu toute dignité à me raconter partout à qui voulait bien m’entendre et n’attendait que la récompense incommensurable pour ce temps passé à recevoir mes lamentations, mes manques et mon désespoir. Faux. Je me raconte n’importe quoi. J’en perds ce qui se passait réellement, j’en perds la vérité : la récompense je la donnais de suite. Sans aucune condition que celle de me regarder,  je la leur livrais de suite. Pour bien vouloir me parler, bien vouloir s’intéresser un tantinet à moi. Droguée à mon écran, perfusée à leurs moindres messages, shootée à leurs « je t’aime » ou à leurs « je te veux ». Plutôt "je te veux absolument" que "je t’aime" d'ailleurs. J’ai perdu de vue l’urgence de m’en sortir, l'urgence de laisser tout ça, de m'en débarrasser. Avancer, quoiqu'il m'en coûte, et faire quelque chose de ma vie, la remplir autrement. 

Cette  marche arrière sur mes choix à laquelle je ne suis jamais parvenue. Parce que c'était quand même quelque chose tout ce que l'on m'offrait. Je ne pouvais pas dire non. Des occasions en or pour une fille comme moi.

Contre toute attente, au fil du temps, j’ai fini par perdre bien de sombres habitudes. J'ai fini par me défaire de ça, me défaire d'eux.

Pourtant je ne parviens pas à ensevelir ces marées noires.

Elles sont là. Elles me guettent.

Sûres d’elles, elles attendent dans l’ombre en se disant

"...elle reviendra vers nous, le combat n’est pas perdu..."

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Âme Anonyme

"Je suis sentimentale - je le sais. Je suis désespérée et déraisonnable - je le sais aussi. Oh, aide-moi." Anne Franck (1929-1945)
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