"Notre besoin de consolation est impossible à rassasier" (Stig DAGERMAN)
25 Octobre 2020
J'ai toujours été "la muette". Celle qui ne dit pas un mot. Celle qui est super gentille du coup, d'agréable compagnie, qui sourit beaucoup, qui est toujours d'accord sur tout et avec tout le monde, qui ne critique personne. Celle dont on dit malgré tout ici et là qu'elle est quand même un petit peu bizarre, qu'on ne sait pas trop ce qu'elle pense. Ne manquerait-elle pas quand même un peu de personnalité ? Mais bon, finalement, surtout, ce qui est bien c'est que d'elle ne sort pas un mot plus haut que l'autre, ben oui forcément, il ne sort d'elle pas un mot tout court.
Par contre, ce qui s'est toujours passé en moi, en affrontant le monde, en affrontant les autres, entre ce que je vivais, ce que je subissais, en silence, et ce qui se passait en moi au fil du temps, ce que l'on a très tôt fait de moi et exigé de moi, c'était une toute autre histoire, une bataille interminable.
Les instants d'après, et tout ce qui se fait pire ensuite, d'avoir été laissée de côté, à terre, sans un mot d'explication, d'excuse ou de réconfort, par le prisme du temps et de l'expérience, encore des années après, alors que pour tout le monde il ne se passait rien d'extraordinaire, et puis sinon ce qui se passait cela nous regardait, cet ordinaire quotidien qui s'ancrait en moi, et qui me faisait déjà si mal, que je retenais à la chaîne. Cette violence ordinaire qui m'éclatait au visage et au corps.
Les mots d'explications d'ailleurs, il allait falloir savamment les construire, les fournir, à Pierre, Paul, Jacques de la Sainte Eglise de la Montagne Rouge mais un peu plus près de moi aussi aux instances enseignantes, qui ne se sont finalement inquiétées de rien.
Ouf! Tout va bien!
Mais n'oublions pas que j'étais quand même un peu bizarre à l'école aussi, ou d'autres drames se jouaient pour moi quotidiennement, et face auxquels j'étais invitée à me taire encore plus.
Année après année,
cette violence et cette terreur,
que je ne comprenais pas,
mais sur lesquelles j'avais fini par mettre mes mots d'explications à moi,
et qui allait creuser un tel fossé
entre moi et le reste du monde.
Alors que pour tout le monde c'est quand même bien une montagne que je me fais de pas grand chose finalement aujourd'hui. Alors que pour tout le monde il serait bon que je cesse de regarder le passé, qu'il n'y a rien a en faire, que c'est derrière, qu'il serait bon que je me calme un peu, que je gagne en quiétude et que je perde un peu de colère et de passion, qu'à vivre ainsi ce n'est jamais bon.
Alors que pour tout le monde, bien sûr je continue à semer le doute, car ils n'ont rien vu, ou alors ce n'était pas leurs affaires, ce n'était pas à eux d'intervenir. Qui aurait pu intervenir mieux qu'eux ? Nous vivions dans notre haute tour à l'abri des regards et personne ne pouvait en dire quoique ce soit... des bleus, des plâtres, des béquilles, des silences bizarres, des absences imprévues...
Famille je vous aime...
Famille je vous hais... compris ?
Ma raison : il faut se taire, tu dois te taire un point c'est tout. Tu t'es toujours tellement tue que l'on attend de toi aujourd'hui que tu te taises un peu plus.
Mon cœur : J'enregistre, j'imprime, rien ne sera oublié, tout sera mémorisé et répété inlassablement. Tout sera amplifié, sans fin. Et quoique vous puissiez dire, rien ne sera altéré. Je finirai par le hurler. Je déborde, au secours je déborde. Que faire de ces débordements ? Comment vivre remplie de ces débordements qu'il est attendu que je ne montre pas, et dont je ne dois pas inonder les gens ainsi que je suis si souvent tentée de le faire.
Car mon cœur sans rien dire a si longtemps encaissé,
qu'aujourd'hui il déborde à hurler.
"Je suis sentimentale - je le sais. Je suis désespérée et déraisonnable - je le sais aussi. Oh, aide-moi."
Anne Franck (1929-1945)
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